Passage en montagne

Source : www.azurelite.net

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Aujourd’hui, je fais un appel à votre bon cœur : j’ai posté le texte qui suit sur le site jedeviensecrivain.com, pas uniquement pour « devenir écrivain point com » ;) , mais aussi, et surtout parce que le sujet m’a inspiré, subitement inspiré je dirais, puisque j’ai posté cette nouvelle in extrémis…

Après avoir hésité, je pense que ce texte a toute sa place ici, sur ladv.biz, parce que c’est une histoire de jeunes gens qui n’arrivent pas à se transformer, à passer d’un état à un autre, à grandir, à comprendre ce qui tient leur destin. Alors, le hasard qui n’existe pas les fait rencontrer quelqu’un qui saura, à sa façon bien particulière, les faire changer. Est abordée aussi l’idée que, généralement, nous allons chercher loin ce que nous avons pourtant sur place, analogie parfaite avec le fait que nous nous fuyons, nous n’allons pas vers nous, nous allons chercher des trésors à l’extérieur de nous, alors que les seuls dont nous ayons vraiment besoin, sont en nous, et nulle pas ailleurs !

Bref, vous voyez, ce texte est très ladévin.

NB : si vous avez aimé, je sais que c’est un peu contraignant, mais prenez un peu de temps pour aller voter pour moi, sur le site : jedeviensecrivain.com

FIN DES VOTES : LE 24 NOVEMBRE 2016 – Huit jours après, je tiens à vous remercier pour votre participation. Et j’en profite pour vous dire que « Passage en montagne » n’a pas été retenu…

Le titre : « Passage en montagne », pseudo : Roselie, photo : une belle photographie de montagne enneigée (www.azurelite.net)

Merci merci !

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PASSAGE EN MONTAGNE

– Luk ! T’as rien à faire là ! Allez, redescends ! Tu me fais peur ! cria Fred les sourcils froncés.

– Oh oh oh ! P’tite mère va ! Mais c’est qu’il s’inquiète pour moi !

– En plus, dit Barn qui n’était pas très rassuré non plus, le temps passe et on est encore là…

– On est encore là ! Comme si on savait exactement où on était ! s’exclama Fred

– Boh, c’est pas comme s’il allait faire une tempête ! dit Luk qui redescendait du rocher sur lequel il était juché et qui surplombait un important dénivelé.

– Non, mais il pourrait bien neiger !

– Bah ! Ah ah ! Neiger ?! Qui t’as dit c’t’ânerie ?!

– Mon grand-père, quand on est parti tout à l’heure ! Et il s’y connaît croyez-moi !

– Oui, on sait aussi qu’il est un peu… euh… spécial ! dit Barn qui cherchait les mots qui ne seraient pas désagréables à entendre.

– Mais, t’es du coin toi ! dit Luk à Fred d’un ton de défi. Tu devrais savoir où on est !

– Eh bien non, figure-toi ! Je sais pas ! dit le jeune homme énervé par la remarque. Je n’ai jamais aimé la montagne ! Ce n’est pas parce que mon père est originaire d’ici que j’en connais tous les coins, loin de là ! Je suis né à Pau moi, et j’y ai vécu dix-neuf ans. Laruns, quand j’étais petit, j’y allais de temps en temps pour voir mes grands-parents, c’est tout !

– Oh là là ! Je t’ai pas demandé de me raconter ta vie non plus ! s’exclama Luk de plus en plus exaspéré par son camarade de balade. Je pensais que tu connaissais bien le coin c’est tout !

– Bon les gars, ça suffit là ! dit Barn énervé à son tour. Vous vous prenez la tête depuis qu’on est parti, c’est agaçant à la fin ! Z’en avez pas marre non ?

En effet, il fallait se rendre à l’évidence : Fred et Luk ne s’entendaient pas du tout. Ces deux-là ne se connaissaient que depuis la veille et dès le début, leur relation était tendue. En fait, Fred était l’ami d’enfance de Barn. Et c’est ce dernier qui avait décidé d’entraîner Luk, son colocataire toulousain, dans ses Pyrénées-Atlantiques natales. Barn était sûr que le courant passerait entre ses deux amis, il s’était visiblement trompé ! Pourtant, la première soirée passée tous les trois avait été une pure folie, malgré, ou à cause, de l’état de profonde déprime de Fred ; Mélanie, sa petite amie depuis plus d’un an, l’avait quitté huit jours auparavant. Il n’arrivait pas à s’en remettre ! Malheureux, le jeune homme avait confié son désarroi et ses idées noires à Barn avec qui il était toujours en contact via les réseaux sociaux. De son côté, Barn qui devait passer le week-end chez son père autoritaire et systématiquement dévalorisant, était ravi de pouvoir se soustraire à cette corvée : son ami d’enfance semblait vraiment désespéré, il décida de lui faire une surprise. Il s’invita donc avec Luk, à la montagne, plus précisément à la ferme des grands-parents où il vivait. Ils y arrivèrent en fin d’après-midi.

C’est la grand-mère Jeanne, qui les accueillit au pas de la porte. Elle parut particulièrement ravie de revoir Barn :

– Barnabé, mon petit Barnabé ! C’est bien toi ! Comme c’est gentil de passer nous voir. Comment vas-tu ? Tu as l’air en forme ! Bonjour Monsieur, dit-elle en tendant la main à Luk. Vous venez voir Fred je suppose ! Il va pas très bien, tu sais ! précisa-t-elle à Barn. Mais entrez les jeunes, entrez !

C’est ainsi que les garçons se retrouvèrent derrière le canapé où était avachi Fred. Face à lui, une télévision et une console de jeu l’occupaient pratiquement sans interruption depuis huit jours. Les yeux gonflés, un tas de kleenex jonchant le sol, un casque dans lequel de la musique tournait en boucle, le jeune homme envoyait son troisième texto effondré de la journée à Mélanie. Alors, sans bruit, Barn indiqua à Luk de saisir le bas du canapé. D’un signe de tête, ils le soulevèrent d’un coup, basculant ainsi Fred la tête la première sur la table basse. Le jeune homme poussa un cri ! Il se releva en un clin d’œil, se retourna dans le même bond, et aperçu Barn et un inconnu, riants, dévoilant toutes leurs dents !

– Barn ! Espèce d’andouille va ! J’ai eu la peur de ma vie ! Mais t’es bête, vraiment ! J’aurais pu me fracasser le crâne contre la table, sans compter la crise cardiaque !

Malgré la surprise et la peur qu’il venait de ressentir, il fit le tour du canapé en deux pas et alla se jeter dans les bras de son ami. Ravi, Fred avait bien besoin de se changer les idées, et voir Barn là, dans le salon, c’était inespéré. Il serra chaleureusement la main de Luk que Barn venait de lui présenter.

– Oh, les gars, je suis content de vous voir, vous pouvez pas savoir ! Je m’ennuyais, pour ne pas dire plus !

– Oui, y a pas de doute ! Tu sens le renfermé tu sais, pour ne pas dire plus !

– Ooooh !! C’est pas sympa ! dit Fred en faisant mine de renifler ses dessous de bras. Boh ! Je sortais pas de toute façon, alors, pas besoin de me doucher !

– Eh ben, ça commence bien ! dit Luk en regardant Barn avec de gros yeux.

– Non, mais t’inquiètes. Ici c’est la campagne, l’air est pur, les voisins sont loin. Pas besoin de se laver tous les jours tu vois !

Barn, qui plaisantait, avait pourtant dit cela le plus sérieusement du monde. Luk le regardait de façon dubitative. Barn vit son trouble et s’esclaffa :

– Ah, ah ah ! Je rigole vieux !

– Mais oui ! s’exclama Fred qui se sentit obligé de préciser, je me douche tous les jours… en temps ordinaire, disons ! Là, c’est exceptionnel, dit-il en regardant Barn.

À son regard, ce dernier cru bon de ne pas s’étendre sur la nature de ce temps non ordinaire. Luk en revanche n’eut pas la même délicatesse :

– Ah oui ! C’est à cause de la fille qui a entrevu sa fin tragique avec un mec qui se douche une fois par mois ! Lucide, elle a quitté le navire, enfin, la masure qui sent le moisit elle aussi, dit-il en jetant un œil circulaire à l’intérieur de la maison plus que centenaire.

– Eh ho ! Ça va oui ! Tu te calmes ? dit Barn, visiblement surpris par la remarque désobligeante de Luk.

– Ne tiens pas compte de ce pignouf Fred, il est cash, il dit souvent des trucs qu’il ne pense pas, manière de faire l’intéressant, mais il est cool, précisa Barn en regardant Luk de manière insistante.

– Quoi ? dit Luk qui venait à peine de s’apercevoir du malaise que sa remarque avait suscité. J’ai vexé quelqu’un ?

– Tu vois ? Il ne sait même pas ce qu’il dit !

– Mouais ! Je préférerais quand même qu’il arrête de dire des choses comme ça, surtout si mes grands-parents sont dans les parages !

– Hum… oui, je comprends, dit Luk à Fred. Mais tu sais, inutile de passer par lui pour me parler, dit-il en désignant Barn du pouce. Je suis là, tu peux me parler directement !

– Oui, je sais ! Et, je ne suis pas sourd ! Pas la peine de répéter !

– Sais pas ! Je suis chez les bouseux, j’ai peur de ne pas me faire comprendre !

– Luk, t’arrêtes oui ! Qu’est-ce qu’il te prend ? dit Barn de plus en plus agacé par l’attitude de son ami.

– Mais t’énerves pas mon frère ! Je taquine c’est tout. Je sais maintenant jusqu’où je peux aller ! L’ex-meuf : pas touch, la maison de famille : pas touch, l’handicapé mental : pas touch non plus !

À cette dernière remarque, Fred et Barn restèrent cois.

– Euh… Franchement, je ne voulais pas passer la soirée seul, mais si je dois me faire craché dessus tout le temps, c’est peut-être pas une bonne idée… annonça Fred très sérieusement.

C’est à ce moment-là que sa grand-mère entra dans la pièce suivie de son mari, Lucien. C’était un vieillard au teint buriné, à la peau ridée, mais aux yeux extrêmement vifs et perçants. Ce dernier s’avança vers Luk, qui était le premier sur son passage et lui serra la main, sans un sourire, sans un mot. Le jeune homme se sentit mal tout à coup : avait-il tout entendu ? Cet homme, malgré les années qui semblaient écraser ses épaules et courber son dos, avait une sacrée poigne ! Puis, il lâcha l’étreinte, et sans plus de palabres ni de signes de contentements, il prit la main de Barn de la même manière et la serra avec la même vigueur. Luk se sentit de suite mieux, car il n’avait décelé aucune différence de traitement entre Barn et lui. « Peut-être est-il dépourvu de sourires ou de sentiments ? Peut-être est-il muet, ou débile ? S’il ne peut ni parler ni sourire, c’est sans doute un autiste ! Eh bien, ça doit pas rigoler tous les jours ici ! » pensa le jeune homme.

Comme s’il en avait l’intuition, Fred fixait Luk afin de voir comment il réagissait à l’apparition de ses grands-parents. Son petit sourire narquois ne lui parut pas de bon augure. Il détourna le regard en grimaçant.

– Finalement, je pense que je ne vais pas venir ! dit-il d’un coup, avant même que ses grands-parents aient dit quoi que ce soit.

– Comment ?! dit Jeanne mécontente. Barnabé et son ami viennent de loin et toi tu ne vas pas avec eux ? Mais il faut que tu te bouges un peu !

– Je sais ce que tu penses, mamie ! Je te promets que je vais bouger, mais pas avant lundi ! Ça fera dix petits jours lundi que je me repose ! Ce n’est pas si grave, dix jours de repos dans une année, non ?

– Hum… dit le grand-père d’une voix gutturale, dix longs jours de repos pour ne rien apprendre, dix jours de repos pour rien. Et ce n’est pas bien, ce n’est pas bien du tout !

– Oh papy, n’exagère pas ! Je n’ai pas arrêté de t’aider depuis que je vis ici !

– Bo bo bo ! dit la grand-mère en le fixant durement. Tu vas sortir de devant cette télé qui te donne des idées noires et tu vas suivre tes amis. Bien sûr, dit-elle en se retournant vers Barn et Luk, lorsque vous rentrerez, vous allez pouvoir dormir ici.

– C’est parfait Jeanne ! dit Barn en souriant. Mais il est possible que nous ne rentrions pas cette nuit.

– Oh, oui ! Je sais oui ! Déjà son père, dit-elle en désignant Fred, ne rentrait pas de la nuit lorsqu’il était jeune. Alors, je pense que maintenant, le fait de découcher comme on disait à mon époque doit être plus fréquent.

– Moi, je rentre toujours… dit Fred.

– Quoi toi tu rentres toujours ?! reprit la grand-mère d’un ton agacé. Et quand tu dormais chez l’autre là !

– Mélanie mamie, elle s’appelle Mélanie !

– Oui, eh bien, tu as bien découché pour aller chez elle, il me semble !

– Vingt fois en un an, à tout casser ! Tu parles d’un scandale !

– Oui, c’est scandaleux justement ! Une fille qui invite un garçon dans son lit, même une fois, alors qu’elle sait très bien qu’elle ne veut pas de lui… et la preuve ! Eh bien, c’est une fille mauvaise et malhonnête en plus !

– Bon OK ! Je vois ! dit Fred la bouche tremblante et les yeux à nouveau remplis de larmes, je vais me doucher les gars et je viens avec vous, sinon, ça va mal se passer encore ici !

C’est ainsi que quelques minutes plus tard, une bonne douche pour l’un et un café avec une part de gâteau fait maison pour les autres, nos trois camarades sortirent de la maison et allèrent en ville.

Dans la voiture, les discussions allaient bon train. Barn demandait à son ami des nouvelles de son père. Puis, il lui fit part de quelques réflexions personnelles quant aux discours de ses grands-parents à son égard. Mais c’était sans compter sur Luk, qui ne ratait pas une occasion pour donner son point de vue acerbe sur la situation. Blessé à plusieurs reprises, Fred finit par l’insulter. Or, cela ne fit que décupler l’imagination narquoise de Luk ; les échanges devenaient vraiment malsains. Barn dût élever le ton et demanda à ses amis de se taire. C’est ainsi que le silence s’installa dans le véhicule. Dès lors, il fut bien difficile à Fred de savoir si cette sortie allait lui faire du bien ou plus de mal qu’il n’en ressentait déjà. Barn, lui, se demandait pourquoi Luk était si dur. On aurait dit que le fait de voir Fred avait décuplé ses mauvais côtés. Justement, Luk était dans ses pensées lui aussi. « Je me sens très énervé moi aujourd’hui ! J’ai envie de le gifler cet empaffé ! Pffff ! Mais pourquoi je lui en veux à ce dépressif ! C’est fou, mais il a une tête de thon à mettre en boîte. Bon, bref, ça va me passer je suis sûr ! »

Ils arrivèrent au « Lolabar » du centre-ville. Dès qu’ils furent sortis du véhicule, Barn essaya de reprendre une conversation enjouée. Au-delà du fait qu’il voulait distraire son copain, il avait aussi envie de passer une bonne soirée. Après avoir salué un groupe de jolies filles, ils entrèrent dans le bar. Les lumières rouges installées autour du comptoir les assaillirent dans un premier temps. Dès le début de la soirée, l’ambiance se voulait chaude. Ils s’assirent à une table et Luk sortit de sa poche un billet de cent euros. Il dit à ses amis.

– Vous n’êtes même pas cap de boire pour cent euros chacun !

– Euh, désolé, mais je n’ai pas cent euros moi ! J’ai cinquante euros à tout casser ! dit Fred en plongeant la main dans sa poche.

– Quoi ! Tu veux te bourrer la gueule et t’as que cinquante euros pour toute la soirée ! Pas étonnant si…

Mais Barn veillait et il le coupa brusquement :

– Ça va, ça va ! Tu vas pas recommencer non ? Fais gaffe, on va t’interdire de l’ouvrir !

– Essaye voir ! marmonna Luk pendant que Barn continuait sa phrase :

– De toute façon, moi non plus, je n’ai pas l’intention de boire cent euros. Je vous signale que je conduis.

– Oui, mais bon, après on peut aller en boîte, il y en a une juste à deux rues d’ici ! dit Fred.

– Bon, pas de fête du village alors ?

– Non, de toute façon, les filles les plus canon sont ici, en ville.

– Bien, alors, qu’est-ce qu’on consomme ?

Les jeunes gens commençaient à bien s’amuser. L’alcool aidant, les remarques de Luk semblaient moins rudes, à moins que ce soit Fred et Barn qui ne les entendaient plus ou qui se synchronisaient à elles. Les garçons semblaient à l’unisson. Ils finirent par se raconter leur vie, mais personne n’écoutait plus personne. Le bar s’était rempli, le son de la musique avait été monté, certains dansaient au milieu de la foule qui buvait. Il faisait très chaud ; ils décidèrent de sortir prendre l’air. C’est à ce moment-là que, contre toute attente et armé d’une bouteille de whisky, ils partirent non pas du côté de la boîte comme prévue, mais du côté de la montagne. Ils s’installèrent sur un banc faisant face au départ d’une piste de randonnée. Là, Fred se mit à pleurer sur Mélanie qui l’avait laissé tomber. Ivres, les deux autres s’esclaffèrent sans pouvoir s’arrêter. Barn savait qu’il ne devait pas rire, mais il ne pouvait pas stopper son élan. Tout à coup, Fred vomit, ce qui ne calma pas les deux autres. Au bout d’une demi-heure, les trois compères se rendirent en boîte. Ils étaient à nouveau au chaud. Malgré la musique, Barn et Fred dormirent, Luk draguait. Après s’être fait éconduit deux fois de suite, il s’assit à côté de ces compagnons et versa son verre sur le visage de Barn, qui se réveilla en sursaut.

– Ah ! Andouille va ! Ça pique imbécile !

Luk regarda son ami aller vers les toilettes sans rien dire ni rien exprimer.

Puis, il se pencha vers Fred. Il le regarda de près, comme l’on observe un sujet d’étude. Il voulait comprendre ce qui le rebutait tant. Son nez ? Bof, un peu long, mais sans plus ! Sa bouche ? Petite avec des lèvres fines, rien de bien bizarre. Ses joues ? Blanches et creuses ! « T’es vraiment un zombi ? » lui souffla-t-il au creux de l’oreille. Fred ouvrit subitement les yeux ! Luk se recula d’un coup, et s’écria : « Les yeux ! Évidemment, les yeux globuleux et verts comme un gros dégueu pervers ! Voilà ce qui ne me revient pas chez toi !! »

– Hein ? dit Fred se redressant d’un coup. Qu’esssss tu dis ?!

– Hé les gars, il est cinq heures du mat ! Vous croyez pas qu’il est temps qu’on rentre ?

C’était Barn, il était revenu et il hurlait pour se faire entendre.

– Rentrer ! Jamais ! dit Fred qui se leva comme un ressort. J’ai envie de danser ! On n’a pas encore dansé !

Les deux amis n’eurent pas le temps de dire quoi que ce soit, Fred venait d’entreprendre la piste de danse comme s’il en était le propriétaire. Il fit le vide autour de lui, frappant à gauche, puis à droite, jusqu’à ce qu’il puisse écarter les bras et là, il se mit à tourner comme une toupie. Hilares, Barn et Luk le rejoignirent. Deux heures s’étaient écoulées, deux heures où les jeunes hommes avaient dansé, bu, dansé, vomi encore une fois pour Fred et pour la première fois pour Barn. Après avoir repris un peu ses esprits, ce dernier demanda à ses acolytes :

– Hé, les gars, il est sept heures. Regardez ! La boîte se vide. Il est temps de rentrer. On s’est bien marré non ?

– Ouaip ! Y en a marre de cette boîte de nazes. Pas une meuf potable à l’horizon. Pourquoi je suis venu m’enterrer ici moi ? dit Luk

– Toujours aussi aimable et charmant, toi on dirait, s’esclaffa Fred.

– Pourquoi faudrait l’être hein ? On est aimable et charmant avec moi ? Et avec toi ?… hein !

– Bon, faut vraiment qu’on rentre maintenant ! déclara Barn. Allez venez !

Aucun des trois garçons, pas même Barn, ne savait vraiment comment ils avaient fait le trajet de la boîte à la ferme. En revanche, s’extirper du véhicule fut laborieux et au bout de nombreux « Chut ! Pas si fort, on va réveiller tout le monde ! » et de non moins nombreux gros mots prononcés sans aucune raison valable, ils étaient enfin couchés ! Sitôt la tête sur l’oreiller, le sommeil les prit et il fut de plomb.

Cinq heures plus tard, mamie Jeanne les réveilla. Il était temps, d’après elle, qu’ils viennent manger. Les garçons se retrouvèrent, après une sommaire douche et l’ingurgitation de deux cachets d’aspirine chacun, face à une assiette de garbure. Petit à petit, les appétits se réveillèrent. La ligne était pourtant fine entre la sensation de se remplir le ventre, et celle qu’il allait se vider d’un coup, indépendamment de leur volonté. Pourtant, les aliments finirent pas tous se loger dans les estomacs et finalement, s’y trouver bien.

Il était trois heures de l’après-midi et les garçons, qui n’avaient pas dit grand-chose tant Jeanne parlait pour tous, décidèrent d’aller faire une balade en montagne.

– Nous allons faire un tour, prendre l’air. Luk ne connaît pas le coin, dit Fred.

– Ah ! Parce que toi, tu le connais peut-être ! s’exclama Lucien.

C’était la seule phrase que le vieil homme avait prononcée. Il apparut clairement à Barn, qu’il en voulait à son petit-fils. Il se pencha vers son ami et lui chuchota à l’oreille :

– Tu vois, je trouve qu’il a bien changé ton grand-père. Il t’aimait pourtant lorsque tu étais petit non ?

– Je suis vieux, mais pas encore sourd ! C’est quoi ces histoires d’amour ? Ce n’est pas la peine d’aimer les gens, il faut juste se respecter et les respecter, c’est tout. Fred ne se respecte pas, et il a perdu le mien, de respect, quand il a voulu aller faire des études loin d’ici. C’est pareil pour son père quand il m’a annoncé qu’il partait travailler en ville. C’est ici qu’il fallait rester, c’est fermier, éleveur, berger qu’il fallait être, comme moi, comme mon père, son père avant lui et son père encore avant lui. Antoine a trahi sa condition et sa famille.

– Ho, Lucien ! Tu radotes ! s’exclama Jeanne les yeux au ciel. Et tu exagères aussi ! Antoine doit travailler chez deux patrons pour arriver à maintenir cette propriété à flot et nous faire vivre. Les temps ont changé, on en a déjà parlé. C’est pas comme à notre époque !

– Jeanne, tu ne comprends rien ! Si cette propriété avait été valorisée comme elle devait l’être, avec des hommes vaillants à sa tête, elle serait prospère. Ils ont fait de mauvais choix, ils ont fui leur maison, ils se sont trompés, tous les deux, et maintenant, ils ne comprennent toujours pas ce qu’il faut faire ! C’est pas bon tout ça, c’est pas bon du tout !

– Écoute papy, je sais que tu es déçu de papa, de moi… Mais nous traiter comme tu le fais ne changera rien au final !

– Mais ce n’est pas moi qui vous traite mal ! C’est vous ! Vous êtes dans le noir, il faudrait que vous ouvriez vos yeux, vous y verriez sans doute plus clair, voilà ce qui changerait tout au final !

– Pfff… comprends rien moi à ce que tu dis de toute façon alors ! Et là, faut qu’on parte. N’est-ce pas les gars ?

– Euh… Si la sympathique conversation de famille est finie, alors, on peut y aller ! dit Luk.

– T’as qu’à l’ouvrir toi, c’est le moment tiens ! siffla Fred les dents serrées, rouge de colère.

Lucien baissa les yeux et secoua la tête, comme découragé par l’aveu d’incompréhension de son petit-fils et par la désinvolture de ces jeunes. Sans plus attendre, Barn remercia chaleureusement Jeanne pour l’excellent repas qu’elle avait préparé, puis il alla serrer la main de Lucien. Le vieil homme lui lança un regard qui le fit frissonner. Lui non plus ne comprit pas pourquoi. La voiture démarra et c’est au moment où les jeunes gens s’apprêtaient à quitter la cour de la ferme qu’Antoine leur cria, comme s’il venait de penser à quelque chose d’important : « Ne traînez pas trop là-haut, il pourrait bien neiger ! Et je le sens bien, moi aussi… » Fred fut le seul à l’avoir entendu.

– Il a dit quoi ton vieux ?

– Rien ! Il radote !

Les garçons arrivèrent à l’endroit où la veille dans la soirée, ils s’étaient assis sur le banc face à un sentier. Ils commencèrent donc l’ascension :

– Vous voyez là-bas, j’aimerais bien y aller !

Barn désigna un point blanc dans la montagne.

– Mais c’est super loin ! dit Fred

– Mais non ! Allez, on y va ! Et puis, ça évitera que vous vous preniez le bec tous les deux : gardez votre souffle pour la grimpette plutôt.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent à l’endroit visé par Barn.

– Dites, on n’a pas une bouteille d’eau par hasard ? demanda Luk

– Ah non ! De toute façon, il faut redescendre maintenant, dit Fred

– Attends un peu, on vient d’arriver ! On peut savourer le paysage quand même ! renchérit Luk.

– Ok, mais pas longtemps… Je ne plaisantais pas avant, il pourrait bien neiger !

– Mais non ! Pas ce soir ! Il me semble qu’il fait meilleur qu’hier d’ailleurs, dit Barn.

– Justement, saches qu’il neige à zéro degré, jamais en dessous. Donc, s’il fait moins froid qu’hier, c’est qu’il va neiger !

– Roooh, mais c’est une obsession ! On va rentrer oui ! Eh puis, s’il neige, on va redescendre quand-même ! affirma Luk

– Oui, mais on a quitté le sentier je vous rappelle, il vaudrait mieux qu’on le retrouve avant les premiers flocons.

– Oui, dans un mois peut-être ! Parce que franchement, ça m’étonnerait qu’il neige ce soir !

– Oui, c’est ça ! T’es un grand montagnard toi, tu sais de quoi tu parles !

– Non, mais j’ai du bon sens en général. Et je n’ai jamais vu de la neige tomber par temps chaud !

– Pfffff ! Tu me saoules !…

Sans répondre à la remarque, Luk attrapa son portable

– C’est chouette ce coin. Je vais immortalisé l’instant tiens !

– Minnnnnce ! J’ai oublié mon téléphone dans la voiture ! dit Barn qui fouillait ses poches.

– Ah, et moi, je n’ai plus de batterie ! dit Fred en regardant son appareil.

Pendant ce temps, Luk prenait des photographies.

– Roooh, j’aimerais vraiment aller voir cette cascade. On a un peu le temps non ?

– Non ! On n’a plus le temps ! Il faut redescendre !

– Mais non, dit Barn. On va y aller vite fait. Et puis, je crois que c’est du côté du sentier ! On le retrouve, on redescend juste après avoir vu la cascade ! C’est promis !

Les deux toulousains étaient déjà en marche. Fred les suivit en colère.

– Il va nous arriver des bricoles, c’est sûr ! Je le sens ! Et puis, vous ne deviez pas partir ce soir vous ?

– Si, mais bon, on a toute la nuit pour rentrer ! Et puis, ça se trouve, on dort en montagne ce soir, dans une grotte, à la dure ! La neige peut nous surprendre d’un coup d’un seul comme ça. Et pof ! Trois mètres de neige ! On aurait l’air fin tiens, avec nos petits baskets et nos blousons de citadins ! plaisanta Luk.

Au bout d’un quart d’heure de marche, ils arrivèrent près d’une cabane de berger.

– Je crois qu’elle est au géant, dit Fred.

– Au géant ! C’est quoi ?

– Ben, c’est un géant ! Un gars qui fait deux mètres au moins. Certains disent qu’il est encore plus grand que ça d’ailleurs. Il doit faire plus de deux cents kilos en plus ! Il est balaise, terrible ! Il vit dans la montagne, été comme hiver. Je ne l’ai jamais vu, mais j’ai entendu ma grand-mère dire de lui qu’il était gentil… Je pense qu’elle voulait dire qu’il est gentil, dit-il en agitant sa main droite à côté de sa tempe.

– Un gentillet tu veux dire ? demanda Barn

– Un débile quoi ! L’idiot du village ! Pffff ! C’est bloqué au moyen-âge ici ou quoi ? dit Luk d’un petit air de mépris.

Les jeunes gens firent le tour de la cabane et s’approchèrent de la cascade. À peine arrivé, Luk but une gorgée dans le petit lac qui était à ses pieds.

– Hey ! Tu veux être malade toi ou quoi ?

– Non, je ne veux pas crever de soif c’est tout.

– Oui, remarque, je vais tenter le coup. Je suis desséché moi aussi ! dit Barn

– Bon, on peut rentrer maintenant ! insista Fred. On n’a toujours pas vu le sentier !

– Oh oh ! Regardez ce qui tombe sur la montagne, c’est quoi ? C’est du brouillard ça ?

– Ah, j’vous l’avais dit ! Fallait pas traîner ! Maintenant on est cuit ! On ne va pas pouvoir descendre ! Oooooh, vous faites ch… !

– Hey ! Ça va ! On a vu une cabane là-bas non ? dit Luk

– Quoi ?! Qu’est-ce que ça veut dire, on a vu une cabane là-bas ? Tu crois pas qu’on va passer la nuit là non ? On n’a rien à manger, rien à boire, rien pour dormir non plus ! Et en plus, c’est pas chez nous !

– Oh, oui, ton géant là. Il n’a pas l’air d’être présent de toute façon. Et il connaît la montagne puisqu’il y vit. On lui expliquera qu’on s’est perdu… il va nous héberger oui ! On va rien lui voler juré !

– De toute façon, on n’a pas le choix ! trancha Barn. Le brouillard arrive vite là. Il faut se presser ! On va bientôt ne plus la voir, cette cabane ! Allez vite les gars.

Les trois amis coururent, atteignirent la maisonnette et y entrèrent précipitamment.

– Pfiuuuuu, il était temps ! On voit vraiment plus rien, c’est fou ! dit Barn en regardant par la fenêtre.

Luk avait mis son téléphone en mode lampe torche et regardait ce qu’il y avait à l’intérieur de leur refuge. Quand tout à coup, une ombre immense se dressa devant lui ! Il braqua son téléphone vers un individu d’une taille incroyable, et il sentit aussitôt comme une poutre énorme qui percuta sa tête. Le crâne fracassé, il fut projeté comme une simple marionnette contre le mur de la cabane. La scène s’était passée si vite que Barn et Fred n’avaient pratiquement rien vu, mais ils savaient que quelque chose de terrible était en train d’arriver. Ils n’eurent même pas le temps de quitter des yeux le corps inanimé de Luk, que Barn reçut un formidable coup de poing. Les os de son cou craquèrent, il valsa à deux mètres de l’impact, arrêté par un meuble dont les portes volèrent en éclat dans un bruit effarant. Fred était paralysé par l’horreur de la scène. Ses jambes refusaient de lui obéir. Cependant, lorsque le géant se retourna vers lui, ses forces lui revinrent, et en deux pas, il fut à la porte. Sa seule chance : fuir. Il saisit la poignée, commença à entrouvrir la porte, mais il se sentit retenu par ses habits. Il fut comme happé violemment à l’intérieur de la pièce, et son dos cogna avec force le mur opposé de la cabane. Sonné, il vit le géant s’approcher de lui sans même se presser. Il le prit par le cou et serra.

– Pitiéééé, réussit-il à dire.

Mais l’étau ne desserrait pas. Après quelques minutes, Fred suffoqua pour de bon. Lorsqu’il cessa de bouger, le géant assit son corps inerte contre le mur, ensuite, il installa le corps de Barn sur une chaise, en le calant contre un angle de la cloison, enfin, il adossa le corps de Luk au pied de son lit. Puis, il dit :

– Moi, m’appelle Al. Peux pas vous voir partir. Moi gentil ! Vous venir à moi, vous rester ici maintenant. Mais moi fatigué…

Le géant bâilla bruyamment.

– Dormir avec vous, et demain… z’allez voir ! Surprise ! Hi hi ! Tiens, y a Leloup qu’est là !

Le géant ouvrit la porte et un grand loup blanc entra, majestueux.

– On a du monde Leloup ! Des copains venus à moi ! lui dit-il en regardant la pièce.

Le magnifique animal grogna, comme s’il lui répondait. Al lui dit alors :

– Oui… encore trois !

Le grand loup blanc grogna une seconde fois.

– Oui ! Beaucoup besoin de Al en ce moment… Moi doit faire bien ! Demain amener mes copains là, avec les autres. Z’auront pas à attendre eux, dit-il en regardant à nouveau les corps affalés et sans vie des trois jeunes gens. Demain neiger sur eux : ça, va être bien ! ajouta-t-il en souriant de façon bienveillante.

Le géant écarta ses bras et s’étira tout en bâillant.

– Bon, moi vais dormir alors. Tu viens ?

Pour toute réponse, le loup blanc se coucha dans un coin de la pièce : il veillait. Al étendit son corps imposant sur son lit en bois et s’endormit presque aussitôt. Comme d’habitude, un sommeil profond et paisible s’empara de lui.

À l’aube, il se réveilla. Les trois jeunes gens gisaient à l’endroit où il les avait installés la veille au soir. Sans un mot, il alla dehors. Il prit une vieille charrette sur laquelle il y plaça les corps et partit. Le loup blanc l’accompagnait. Au bout de quatre heures, le convoi arriva au pied d’une immense falaise. Al fit basculer la charrette et les cadavres tombèrent comme des poupées désarticulées, rebondissants sur les bords de la montagne écorchée. Habitué, Al partit sans regarder où échouaient les corps. Puis, il rentra et vécut le reste de la journée sans que rien ne vienne changer ses habitudes.

Dès le soir et toute la nuit durant, il neigea sur les garçons.

Tard le soir, à la ferme, Antoine, plus taciturne que jamais, entra dans la maison et dit à Jeanne :

– Cette fois-ci, c’est pour de bon ; je suis sûr que tout est blanc là-haut !

Pendant ce temps, dans la cabane, Al regardait la neige tomber, le grand loup blanc assit à côté de lui :

– Ça y est, Leloup, z’ont compris maintenant mes copains… si pas changer dans ce monde, la mort vient vite !

Comme s’il était d’accord avec cette affirmation, le loup blanc grogna.

– Oui Leloup, z’avaient besoin de comprendre ça, z’avaient besoin de Al et de tout ce blanc ! ajouta le géant, l’esprit serein comme quelqu’un ayant pleinement accompli sa mission.