Le petit doigt a dit…

Photo : source Flickr. com  de François RAIMBAUD – Olonne – Plage des Granges – Olonne-sur-Mer (Vendée-France)

 

Il était une fois, un jour, une discussion entre deux proches :

– J’en ai assez de cette vie ! J’ai vraiment l’impression de me faire exploiter ! Toujours à m’écraser sous le poids de tout ce que l’on m’oblige à porter, caché la plupart du temps, comme si l’on avait honte de moi ! Je me sens compressé vraiment ! dit le petit, cinquième suivant la numérotation officielle, positionnée tout à droite.

– Et allez, ça recommence !! susurra en soufflant son seul voisin de gauche, le quatrième.

– Quoi ? Que dis-tu ?

– Moi, non rien !

– Ah bon, je te disais donc que j’ai l’impression de ne pas être reconnu à ma juste valeur. J’ai l’impression que l’on me prend pour un moins que rien !

– Mais non ! Tu te fais des idées, et nous en avons déjà parlé ensemble.

– Ouaip ! On en a déjà longuement parler c’est vrai, et je t’ai dit ce que j’en pensais ! Je souffre vraiment beaucoup de ma condition, alors en plus, si tu ne me soutiens pas, toi, mon seul proche, alors là… Je sens que je pourrais… snif… je pourrais…. enfin tu comprends quoi !

– Oui, oui, oui, je comprends ! Et je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit, je t’assure ! Tu es bien trop… hum… euh comment dire… euh… proche de moi comme tu dis ! S’il t’arrive quelque chose, j’en serai le premier touché, tu le sais bien ! Alors, fait en sorte de tenir le coup hein ! Et puis, relativise un peu, tu ne peux pas être si malheureux que ça ! Nous sommes tous interreliés ici, et solidaires !

– Oh, évidemment, c’est facile pour toi de dire ça ! Depuis toujours, tu es soutenu par ceux qui t’entourent alors ! Tandis que moi, je suis seul sur ma droite làààà, tu vois, c’est vide ! Et ça, c’est dur à vivre !

– Ah oui, c’est vrai ! Et tu as déjà partagé ce point de vue avec ton homologue ?

– Qui ça, l’autre abruti de l’autre rive là-bas !

– Oui, lui ! Il a la même position que toi. Il doit savoir ce que cela fait d’être au fond, et seul sur un bord !

– Non, il ne sait pas !

– Ah bon ? Tu lui as déjà parlé alors !

– Oui, effectivement Môssieur ! Il y a des fois tu sais, nous nous retrouvons côte à côte. Cela ne dure pas longtemps en général, mais l’autre jour nous avons pu causer un peu !

– Ah bon ? Et alors que t’a-t-il dit ? Comment vit-il les choses lui ?

– Eh bien, il m’a dit que pour lui tout allait très bien ! Le bouffon ! Il trouve sa position plus qu’enviable. Il dit qu’au moins, contrairement aux autres à côté, il a de la place à sa gauche ! Il dit qu’il peut respirer plus facilement, il dit aussi qu’il profite plus amplement de la douceur de ses habits l’hiver, et de l’air frais l’été !!

– Aaaaah, je vois !! En fait, il adore tout ce que tu détestes quoi !

– Oui, en gros, c’est ça ! N’importe quoi n’est-ce pas ?! Je pense qu’il doit être un peu fou sur le bord. Je n’aimerai pas être à la place de son voisin de droite moi ! Je crois que je ne le supporterai pas longtemps ! Son optimisme béat là, comme si la vie était facile tient !! Si tel était le cas, cela se saurait non ?

– Pfffff ! Toi alors ! lui lança le quatrième d’un air dépité. Quel rabat-joie ! dit-il le plus doucement possible à son autre voisin, celui de gauche, dont la position centrale avait toujours fait quelques envieux.

– Qu’est-ce que tu as dit ? reprit le plus petit, mécontent de l’insinuation de son proche. Tu marmonnes ma parole ! Ne me dis pas que tu penses comme l’autre dingue ?

– Non, non bien sûr ! dit-il distinctement. Je voudrais surtout avoir la paix ! pensa-t-il très fort.

– Ah, je préfère, parce que quand je te dis que ça ne va pas, c’est que cela ne va pas, et le plus terrible dans tout ça, c’est que je ne peux pas y faire grand-chose ! Tu me crois si je te dis que si je pouvais faire autrement, je ferais autrement ?

– Je ne sais pas, je pense que tu essaierais sans doute ! dit le voisin très peu convaincu.

– Ah tu me fais plaisir ! Je commençais à croire que tu pensais que je me plaignais souvent !

– Noooooon ! Penses-tu !! dit-il sur un ton légèrement ironique, ce qui fit glousser son voisin du milieu.

– Encore avec ces jérémiades le petit ? lui demanda ce dernier le plus discrètement possible.

– Oui ! lui répondit-il en coin, tandis que le plus petit reprenait de plus belle.

– … tu comprends, j’aurais besoin d’air, mais ce n’est que très rarement finalement que l’on me donne la possibilité de sortir un peu, de voir le monde ! En fait, c’est vrai, il faut se rendre à l’évidence ! On me cache ! Peut-être a-t-on honte de moi ?

– Hein, tu disais ?

– Raaah, mais tu ne m’écoutes pas ! Je disais : peut-être a-t-on honte de moi pour me cacher ainsi tout au long de l’année ?

– Bah, non, je ne pense pas ! Car si tel était le cas, on aurait aussi honte de nous. Tu sais, nous sommes tous accrochés…

– À la même barque, oui ! Je sais, tu me l’as déjà dit, des centaines de fois au moins ! Mais tu radotes ma parole !! Va falloir changer de registre mon vieux !

– Ooooooh, ça, c’est la meilleure alors ! C’est toi qui parles sans arrêt et c’est moi qui dis toujours les mêmes choses ! T’es gonflé, tu sais !! dit-il bien légitimement agacé.

– Ah tu t’es rendu compte toi aussi que j’ai gonflé ! Qu’est-ce que je te disais ! Je suis sûr que je me suis abîmé l’autre jour là, dans les nouvelles protections ! Elles m’ont compressée, comme jamais je ne l’ai été ! En plus, l’air était irrespirable vraiment ! J’ai souffert, ce jour-là tu te souviens ?

– Oui je me souviens ! lui adressa-t-il avec un demi-sourire. Oh là là ! Au secours ! dit quatrième à son voisin de gauche.

– Hey, petit ? dit le troisième qui tentait de venir à sa rescousse. Tu voudrais connaître la raison pour laquelle nous sommes souvent pressés les uns contre les autres ?

– Eh bien, si tu le sais, c’est que tu es donc plus malin que les autres alors ! Fidèle à ta réputation quoi ! lui rétorqua-t-il le plus petit avec un ton de défi.

– Punaise, celui-là, dit le troisième à son voisin de gauche, petit, mais coriace ! Comment fais-tu pour le supporter toi ? On devrait te remettre une médaille vraiment !!

Soupir du voisin… et le troisième reprit en s’adressant au petit :

– Oui, justement, ma réputation n’est pas surfaite. Je t’assure, je connais la raison pour laquelle nous sommes tous compressés les uns contre les autres, et la raison pour laquelle nous sommes à l’extrémité, tous accrochés à un support. Et je sais aussi pourquoi souvent nous avons la sensation d’être écrasés par un poids très lourd.

– Ah bon, alors si tu sais tout ça, dis-le-moi, je t’écoute !

– Eh bien, parce que nous sommes des doigts de pieds ! Et les doigts de pieds sont là pour maintenir l’équilibre du corps, le supporter en quelque sorte, permettre à l’ensemble de se déplacer. Pour cela il faut que nous soyons en forme, bien entretenue. Il nous faut être propres, pour ne pas nous indisposer les uns les autres, il faut que nos ongles soient bien coupées, pour ne pas finir par nous blesser inutilement. Et ce qui te compressait si fort l’autre fois, ce sont des chaussures, elles étaient neuves, et c’est elles qui se déformeront pour épouser parfaitement nos formes ! Mais pour ça, il faut y mettre de la bonne volonté évidemment ! Il faut aussi nous tenir à l’abri du soleil, qui trop fort peu nous brûler, même si c’est vrai que cela n’arrive pas souvent. Et lorsqu’il fait froid, c’est pareil ! Nous protéger et nous couvrir convenablement peut nous sauver des engelures ou pires ! Ainsi, nous pouvons nous retrouver heureux le soir, tous blottis les uns contre les autres, à l’aise dans des chaussons confortables, et remercier l’ensemble de ne pas nous laisser sans rien, seuls sans-soin adaptés. Tu peux être sûr que nous en mourrions tous ! Alors, oui, nous ne sommes pas des mains, oui, nous ne sommes pas la tête non plus, mais si nous ne remplissons pas notre rôle, alors, ni les mains, ni la tête, ni toute autre chose dans l’ensemble qui nous portent ne seraient pareilles à ce qu’il est maintenant, avec nous ! Alors, franchement, nous pouvons nous plaindre tout notre saoul, mais nous pouvons aussi remercier le corps entier de nous laisser une place aussi importante dans le bon fonctionnement de l’ensemble de l’organisme, qui sans nous, ne serait tout simplement pas le même !

– Bah ! Ahahahah ! Tu crois à ces sornettes toi ! Ah mais je rêve !! Tu penses vraiment que nous sommes attachés à quelque chose de plus grand et qui aurait besoin de nous ?!

– Je suis sûr de ça, et tu veux savoir pourquoi ?

– Vas-y, qu’on rigole un peu !

– Parce que c’est ce que dit le premier !

– Ah bon !! dit le petit très impressionné par l’évocation même de ce doigt-là. Le pouce t’a parlé à toi ? Et qu’est-ce qu’il a dit d’autre alors ?

– Il dit qu’un jour, il a vu de ses propres yeux l’ensemble ! Comme il est plus grand que nous, tu sais…

– Oui, il peut se soulever plus facilement aussi… et alors, qu’à t-il vu d’autre ?

– Il paraît que nous sommes attachés à une sorte de bâton géant appelé jambe, elle-même attachée à un corps. Tout au bout trône la tête !

– Flûte ! C’est vrai alors ? Je croyais que c’était des histoires moi !

– Non, non, pas du tout ! Enfin, en tout cas, le pouce en est persuadé.

– Bon, alors, qu’est-ce que cela va changer pour nous alors ?

– Ah, mais tout, absolument tout ! Moi, depuis que je sais ça, je ne me plains plus ! Pfuit ! Fini ! Parce que depuis que je sais que je fais partie d’un ensemble plus grand que moi, je sais pourquoi je dois prendre soin de moi et de mes pensées et de mes proches aussi ! Parce que si je ne le fais pas, eh bien, nous pouvons tous y passer ! C’est aussi simple que ça !

– Ah bon, tu crois que c’est si important de se sentir bien ?

– Bien sûr, en tout cas, c’est ma certitude. Et celle-ci forme ma réalité ! Et ma réalité m’aide à traverser les questionnements, les doutes et les douleurs que tu ressens et que nous ressentons tous ici de temps en temps. Et moi, tout ce qui m’aide, tout ce qui peut me permettre de me sentir bien, eh bien, je prends ! Et tu sais quoi, tout le reste, je dis bien tout le reste, je n’en ai rien à faire. ..

Et là, tout à coup, venue de loin, une voix rauque se fit entendre :

– Soyons fiers de ce que nous sommes, petit doigt de pied ou grand pouce comme moi, ou bien jambe, corps ou tête ! Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons aller encore plus loin dans l’existence, en étant sûrs et certains que nous sommes indispensables tel que la nature nous a fait ! Divisés, nous ne sommes rien, ensemble, nous formons le plus merveilleux des systèmes au monde ! N’oublions jamais ça !!

C’est grandiloquent, mais cela eut le mérite de faire réfléchir très sérieusement le petit doigt de pied droit, sur sa condition…

 

PS : Histoire symbolique bien entendu… Mais depuis que je la connais, quand je me plains, je regarde, toujours de façon bienveillante et avec toute ma reconnaissance, mes pieds ! :wink: