L’arbre et le banc

Photo : Topiary Photo de ruthhallam sur Flickr

Discussion entre deux amis de longue date, un banc et un arbre au sujet d’un vieil homme.

Banc : – Tiens, as-tu remarqué qu’il ne vient plus notre ami, le vieil homme ?

Arbre : – Oui ! Cela doit bien faire quinze jours qu’il n’est pas venu s’assoir sur toi et qu’il n’a pas pensé à l’ombre de mes feuillages !

B : – C’est ça, quinze jours… Cela n’augure rien de bon, depuis plusieurs printemps qu’il venait régulièrement…

A : – Oui ! Et même en hiver !

B : – C’est vrai ! Il amenait une petite serviette pour m’essuyer et lorsqu’il y avait de la neige, il la faisait tomber avec sa main gantée et essuyait consciencieusement sa place ! C’était touchant d’ailleurs parce qu’une fois qu’il partait, certains passants souriaient en imaginant qu’une personne avait pu vouloir s’assoir sur moi comme ça, en plein hiver, avec une nappe de neige ! C’est vrai qu’il n’est pas banal notre bonhomme !

A : – Oh oui ! Comme toi, j’ai capté toutes ses pensées, et malgré les nombreuses années que j’ai recueilli les idées des gens qui se sont assis sur toi, eh bien, il faut reconnaitre que lui est spécial !

B : – Je pense qu’il est plus sage que spécial tu vois ! Tu as raison de dire que nous n’en avons pas rencontré souvent des comme ça ! Te souviens-tu comment il regardait les gens ? Quel regard bienveillant il avait envers ses semblables ! Il les trouvait tous merveilleux, même ceux qui le regardaient bizarrement.

A : – Je me souviens très précisément du jeune homme louche avec des idées très noires qui s’était approché de lui un jour et qui lui avait demandé assez sèchement d’ailleurs de lui donner son portefeuille et tout ce qu’il portait sur lui et qui pouvait avoir de la valeur !

B : – Je me souviens très très bien de ce jeune aussi, car pour intimider notre homme, il m’avait donné des coups avec la lame de son couteau. J’ai encore les traces, là ! Sans rire, j’ai eu mal quand même ! Même notre homme avait eu mal pour moi. Après lui avoir donné son argent et sa montre à gousset en argent qui lui venait de son grand-père, il se mit à me caresser doucement. Mes plaies n’ont pas coulé, peut-être était-il guérisseur ?

A : – C’était un sage tu as raison ! Cette fois-là, il n’a pas paniqué du tout, il n’a pas crié, il n’est pas parti en courant non plus, il a donné le plus calmement possible les objets demandés. C’est un grand bonhomme, qui malgré cela est revenu régulièrement !

B : – Oui, cette mésaventure ne l’a pas fait changer d’habitude, ni d’idées non plus. Je me souviens même qu’il chercha dans sa tête les raisons pour lesquelles il avait attiré à lui cet individu agressif et pourquoi il avait dû donner son argent, qu’il considérait comme étant le symbole de sa valeur, et pourquoi il avait dû céder sa montre, symbole du temps qui passe !

A : – C’est vrai, j’ai capté ça aussi dans son raisonnement ! Et je sais qu’il a fini par trouver ce qui avait permis une telle chose de se produire ! Te souviens-tu ?

B : – Hum… non ! C’était quoi déjà ?

A : – Eh bien, il avait pensé à son refus d’aller enseigner dans l’école qui l’avait contacté. Il avait dit « non » car il connaissait un jeune professeur qui cherchait du travail dans le secteur. Lui, avait déjà suffisamment de revenus pour vivre, alors il trouvait normal de laisser la place à ceux qui en avaient le plus besoin. Cependant, il se trouve que la personne qui voulait le recruter ne l’avait pas contacté par hasard. C’était bel et bien pour ses compétences qu’elle souhaitait que ce soit lui et personne d’autre. Ses connaissances spécifiques et si précieuses n’étaient pas encore présents chez le jeune professeur.

B : – Oui, mais notre homme le savait dans le fond ! Et c’est parce qu’il n’avait pas voulu partager sa valeur qu’il a dû donner son argent et sa montre de grande valeur !

A : – Je me souviens ! Il a fait le lien assez vite finalement ! Il s’est dit que de ne pas avoir voulu partager ni son art, ni son temps avec les autres pour les instruire des choses de la vie telles qu’il les pratiquait depuis de si nombreuses années, lui avait envoyé ce jeune homme agressif, ce voleur de valeur et de temps, comme pour rétablir ce qui devait l’être ! Un clin d’œil de la vie elle-même, sous l’aspect d’un grand maître en jeans troués et sweat à capuche. Le couteau à la lame tranchante était là pour aider notre homme à trancher entre ce qu’il pouvait faire et ce qu’il ne pouvait pas !

B : – D’ailleurs, je crois qu’il a contacté en suivant l’école et a accepté de venir faire les cours, à condition que le jeune professeur vienne avec lui à chacune de ses interventions en qualité de professeur principal.

A : – En fait, c’est le jeune qui avait le poste, il avait aussi la paye. Notre vieil homme le préparait à le remplacer tout simplement ! Il se disait même qu’il était bien meilleur que lui à son âge et que forcément, il allait vite le surpasser en sagesse et en clairvoyance !

B : – Oui, il était fier du jeune homme ! Il le tenait effectivement pour plus brillant que lui ! Comme il se trompait ! Tu l’as vu comme moi, sa luminosité était bien plus profonde et venait de bien plus loin que celle du jeune.

A : – Ah, mais c’est vrai que nous l’avons vu ici ce jeune professeur. Je me souviens, ils étaient venus discuter tous les deux ! C’est vrai que le jeune homme jouait un rôle, mais il est vrai aussi que le potentiel pour devenir ce qu’avait projeté sur lui notre vieil homme y était ! Je sais, je l’ai vu !

B : – Peut-être, cependant moi, j’ai capté des pensées qui n’étaient pas très agréables. Et là, je n’ai pas trop apprécié je dois dire.

A : – Certains ont besoin de temps pour se révéler, notre homme plein de sagesse en avait conscience. Il disait que souvent, cela venait de la mauvaise connaissance que les gens avaient d’eux-mêmes et de ce fait, de la piètre estime qu’ils entretenaient à leur égard. Sans oublier ceux qui pensaient être des spécialistes et qui avaient appris leur art en faisant souvent plus que les autres, des erreurs dans leur domaine d’expertise !

B : – Pour en revenir au jeune professeur, il est sûr qu’il ne possédait pas la profondeur de réflexion de notre bon monsieur, mais je pense que ce dernier nous a vraiment mal habitués !

A : – Tu as raison. J’aimais tellement capter ses pensées. C’est bien simple, j’ai rajeuni en sa compagnie. Je suis devenu plus beau ! Et toi banc, toi aussi, regardes par rapport aux autres, tu es mieux, on dirait que tu vieillis mieux également !

B : – C’est vrai que je me sens bien quand il vient. C’est toujours ça de pris ! Il y a tellement de gens négatifs, de personnes préoccupées, d’individus remplis de tracas et de haine que cela rendrait laid n’importe quel siège ou n’importe quel arbre même aussi majestueux que toi !

A : – Oui, les humains ne se rendent vraiment pas compte des ondes qu’ils émettent ! S’ils savaient l’influence que leurs pensées peuvent avoir sur les autres et les choses… Enfin, c’est comme ça pour l’instant !

B : – Notre vieil homme pensait que tout était parfait, alors, c’est que tout devait l’être ! Si les humains sont ainsi, c’est qu’ils doivent passer par là pour comprendre !

A : – Tu as sans doute raison !

B : – Aaaah, il me manque notre vieil homme !

A : – Crois-tu qu’il lui est arrivé quelque chose ?

B : – Je ne sais pas. Rien de grave j’espère !

A : – Oooooh ! Mais qui vois-je ? Mais oui, c’est sa silhouette ! Finalement, nous allons savoir pourquoi il n’est pas venu depuis tout ce temps ! Le voici qui arrive !

B : – Aaaah ! Bien vu ! Effectivement, il est là ! Mais, c’est bizarre ça, ses pieds ne touchent pas le sol alors que d’habitude il marche comme tout le monde ! Ooooh, mais cela ne peut vouloir dire qu’une chose !

A : – Chuuuut, le voilà qui prend place ! Voyons ce qu’il va nous dire !

B : – Tu entends toi aussi ! Il est mort, il vient nous faire ses adieux, il s’en va en paix, comme il a vécu.

A : – Hey, il dit autre chose, attend, je crois qu’il veut nous expliquer ce qui s’est passé !

B : – Oui ! Il dit qu’il a quitté cette vie-ci il y a quelques jours à peine, sans souffrir du tout ! Il dit qu’il s’est éteint dans son sommeil, enfin, son corps n’a pas voulu se redresser au petit matin, comme il le faisait d’habitude. Il dit que c’était curieux ; il ne s’est pas senti partir, mais il s’est senti flotter d’un coup, hors de son corps qui lui avait servi jusque-là. Il dit que dans un premier temps, il n’a pas compris ce qui lui arrivait.

A : – Oui ! Les morts subites font cet effet-là ! Les gens ne sont pas du tout préparés à partir ! Ils sont surpris c’est sûr!

B : – Oui et il rajoute que l’effet de surprise ne fut que de courte durée, car comme d’habitude, il accepta sa mort physique sans peur et sans révolte. Depuis toujours, ses réflexions personnelles sur le sujet épineux chez les humains du trépas, l’avaient amené à considérer cela comme un simple passage.

A : – C’est vrai, il avait dit déjà à plusieurs reprises qu’il considérait la vie sur terre comme un passage dans le monde des apparences. Avant la naissance, tous les êtres et les choses sont ailleurs, dans une autre dimension, et après la mort ou la casse, ils passent ailleurs, dans une autre dimension donc.

B : – J’ai entendu parler de ça pour nous les objets ! C’est facile à comprendre. Avant d’apparaître, nous sommes dans l’esprit de quelqu’un. Parce que l’humain a un besoin, un désir ou une simple envie parfois, nous prenons corps sous ses mains, nous naissons en quelque sorte pour le combler grâce à notre présence. Puis, une fois que nous sommes trop usés ou que le besoin, désir ou l’envie chez l’humain est tari, nous passons dans une autre dimension si l’on peut dire, à la déchetterie, au rebut ou au recyclage ! Ce dernier est une véritable résurrection, puisque nous renaissons en prenant un tout autre sens que celui initial parfois, répondant ainsi à d’autres besoins, désirs ou envies ! D’ailleurs, aucun objet recyclé ne se souvient de sa vie antérieure ! Enfin, je ne devrais pas être si catégorique, puisque parfois, certains ont gardé quelques formes et peuvent avoir des réminiscences de la vie qu’ils avaient avant il paraît !

A : – Oui, et c’est pareil pour les tous les êtres animés en fait ! Enfin, là aussi, il paraît ! Difficile d’affirmer ces choses-là, mais durant mes très nombreuses années plantées ici, bien avant que tu n’arrives à mes côtés mon ami, j’étais l’arbre auprès duquel certains druides et sorciers venaient prier leurs dieux pour les uns et chercher des plantes et champignons rares qui poussaient à mes pieds pour les autres. Tu sais en ces temps-là, j’étais considéré comme un arbre quasi sacré ; j’étais pourtant bien jeune ! Puis, quelque temps après, beaucoup de personnes venaient me prendre dans leurs bras, m’enlacer. J’étais sensé répondre à leurs innombrables demandes, je leur donnais, par ma simple présence de l’espoir ! Ils croyaient en moi ! Ah là là, j’en ai entendu tellement de théories concernant la Vie !

B : – Waouw, mais tu ne m’avais jamais raconté ça !

A : – Non, je n’avais pas eu l’occasion encore. Mais je t’en reparlerai plus tard si tu veux bien ! Notre homme a d’autres choses à nous dire. Il dit que tout comme les objets, toutes choses créées dans ce monde ne le sont que parce qu’elles ont une utilité. Les humains bien entendu ne font pas exception à la règle, même si peu savent qu’ils ont un rôle important à jouer parmi les leurs.

B : – Ne serait-ce que de répondre au sens qui est le leur !

A : – Oui, mais ils peuvent aussi transcender ce sens s’ils sentent qu’il devient une contrainte pour eux. Ils peuvent, s’ils le décident, faire différemment ou en faire plus ! Tout est permis ! En tout cas, tu as raison, comme vous les objets, les êtres vivants répondent à un besoin, à un désir ou à une envie présents dans l’esprit de quelqu’un d’autres !

B : – C’est encore plus vrai pour les humains non ?

A : – C’est vrai pour tous les êtres et c’est plus complexe chez les humains, parce qu’ils peuvent être conçus pour répondre à de très nombreux sens ! Autant ta cousine la chaise, est faite pour s’assoir en premier lieu, être confortable tant qu’à faire et belle si possible, autant le chien qui souvent nous gratifie d’un jet d’urine en passant, est fait pour perpétuer sa race si ce n’est pour remplacer les autres chiots qui ont été enlevés trop tôt à sa mère, autant un humain peut être fait pour de multiples causes ! La perpétuation de l’espèce d’accord, c’est une évidence, mais après, des raisons à sa venue au monde, il peut y en avoir pléthores !

B : – Oui, il est fait de la mémoire de ses ancêtres, du projet de ses parents qui peut être conscient ou inconscient, de l’endroit et de l’époque dans laquelle il prend forme en s’incarnant et nait à son sens…

A : – C’est exact, d’ailleurs, si ne ne m’abuse, notre homme là savait tout ça, cela lui permettait de développer sa grande sagesse !

B : – Ces considérations faisaient évidemment partie de ses réflexions ! Mais il est à nouveau en train de nous dire quelque chose.

A : – Oui… Il explique que pour l’instant, il est encore dans la vibration de son enveloppe corporelle. C’est difficile de se débarrasser de cette forme qui l’a constitué durant ce passage ici ! Il y a une telle lourdeur dans ce monde !

B : – Et cette lourdeur est d’autant plus accentuée lorsque la personne est regrettée par ses semblables !

A : – Oui, mais cela joue peu en regard de la mémoire que garde l’âme qui vient de quitter le corps !

B : – C’est ce que notre homme dit en ce moment d’ailleurs ! Il dit qu’il se souvient encore de sa vie terrestre, mais que déjà, sa mémoire s’efface, par brides, petit à petit ! Pour lui, c’est logique. Il dit qu’il est un nouveau-mort, comme il a été en début de vie un nouveau-né. Si les nouveau-nés humains étaient doués de paroles, ils diraient à leurs semblables d’où ils viennent, ils en ont encore la connaissance. Ils diraient dans quelle dimension ils étaient, qu’est-ce qu’il y faisaient et sous quelle forme ! Enfin, ce sont des questions qui  intéressent ici sur terre ! Peut-être que de là d’où ils viennent, ils n’avaient pas du tout les mêmes préoccupations ! D’ailleurs il est possible que ces questions leur sembleraient tout à fait déplacées et incongrues ! Peut-être que c’est pour ne pas répondre à un questionnement aussi idiot et mal à propos, que les nouveau-nés ne peuvent pas parler ! Et de la même manière, c’est sans doute pour cela qu’ils perdent la mémoire de cet ailleurs quand ils commencent à acquérir la capacité de parler ! Le système de pensé qui permet la parole, les mots qui sont forcément adaptés à ce monde terrestre et qui ne sont conçus que pour comprendre la seule dimension matérielle, ne peuvent pas expliquer ce qui se passe ailleurs, ne peuvent pas rendre compte de la dimension antérieure à la venue au monde de l’âme, qui est obligée de répondre aux seules conditions de sa venue.

A : – Les conditions de sa venue ? Tu veux parler des besoins, désirs et/ou envie de ses créateurs ?

B : – Oui, c’est ce que se disait notre vieil homme sage te souviens-tu ?

A : – C’est effectivement ce que j’ai cru comprendre aussi. Il disait que même si les humains pensent que leurs croyances ont changé, en fait, ce sont toujours les mêmes qu’ils recyclent suivant les découvertes qu’ils font ! Ils ne comprennent pas que leurs conditions d’humains les enferment dans une façon de penser qui est toujours plus ou moins identique ! Mais bon, notre homme nous dit que pour lui maintenant, ces considérations ne sont plus d’actualité ! Il pense qu’il va faire comme un enfant qui grandit, il va perdre aussi la capacité de communiquer sur ce qui faisait de lui un humain. De ce fait, il ne pourra plus dire qui il était sur terre, qu’est-ce qu’il a fait et ce qu’il avait non plus ! Tout ça, dans la dimension où il va n’a aucune espèce d’importance ! Les codes, les préoccupations ne sont plus du tout les mêmes, l’évolution est complètement différente ! Enfin, c’est ce qu’il affirme, c’est ainsi maintenant qu’il voit les choses !

B : – Oui, notre homme s’éloigne de plus en plus de nous ! Il n’a plus, sur moi, que le poids d’une feuille !

A : – Ah, ça y est ! Il nous dit adieu ! Pffff ! Une brise et il est parti !

B : – Adieu l’ami !

A : – Nous souhaitons que tu puisses revenir là d’où tu viens, ou, que tu puisses aller là où tu dois te rendre ! Nous t’y rejoindrons sans doute, lorsque pour nous le temps sera venu ! Adieu ravi d’avoir fait ta connaissance et merci de nous avoir choisi, le banc et moi.

B : – Oui, on ne t’oubliera jamais l’humain !