Madame La Peur

Flickr.com – Artiste : Julien Marseille

 Le père Morel – Un square d’une petite ville de province. Un vieil homme assis sur un banc promène un regard absent sur le monde qui l’entoure… (extrait de « Les amants du grand âge » de Lucien Frerejean)

 

Histoire symbolique :

Histoire librement adaptée, revue et passée au filtre adv.

 

Il était une fois, un vieil homme assis sur un petit banc de bois, juste à côté de sa masure ; il regardait la nature. À quelques pas de là et en contre bas, un chemin desservant la ville voisine arpentait la colline.

Depuis son banc, le vieil homme voyait passer de nombreuses personnes qui se rendaient ou qui revenaient de la cité : des visiteurs, des acheteurs, des marchands, des hommes, des femmes, des jeunes et des moins jeunes, accompagnés souvent, d’animaux en tous genres. L’homme regardait ces gens et tous ces mouvements. Ainsi, ses journées étaient comblées. Parfois, il parlait avec certains, quand ceux-ci prenaient le temps de s’arrêter et de discuter. D’autres, étrangers à la région, lui posaient souvent, diverses questions.

Le vieil homme était toujours ravi de ces nombreuses interactions.

Or, un beau jour, installé comme à son habitude sur son banc, le vieil homme vit au loin sur le chemin, une chose qui l’intrigua au plus haut point. Quelqu’un avançait bien vite, et cet être avait une allure bien insolite. C’était un petit bonhomme, habillé comme un clown, dont le costume aux couleurs vives et dissonantes, se détachait des tenues environnantes. Même sa façon de marcher était frappante : le clown se déplaçait, en riant et sautillant, comme un dément. Le vieil homme trouva cet individu bien différent de ceux qu’il voyait d’habitude et ayant envie de savoir qui il était vraiment, il se mit à l’appeler en criant :

- Hey, toi ! Hé ho ! Toi là-bas qui ris et qui danses, viens un instant je te prie, viens me voir s’il te plaît !!

Et le petit clown hilare s’avança vers le vieil homme en se dandinant.

- Que veux-tu de moi ? demanda-t-il avec un air guilleret.

- Je voudrais bien savoir qui tu es et ce que tu viens faire par ici !

- Tu es bien curieux vieil homme, mais comme je sais que tu as vu beaucoup de choses, je vais répondre à ta question : je me dirige par ce chemin jusqu’à la ville voisine où je compte bien m’amuser.

- Et qu’est-ce qui peut donc t’amuser, drôle de petit bonhomme ?

- Je vais titiller dans l’esprit des gens, une dizaine seulement, le manque de confiance en eux et en l’existence. Je vais leur insuffler la suspicion et affoler les comparaisons qu’ils entretiennent envers leurs compagnons. Je vais aussi, si cela s’y prête et par de multiples courbettes, les convaincre qu’ils ne sont pas dignes de ce qu’ils ont, et ainsi, attiser la convoitise, les transformer en petits enfants se disputant une friandise.

- Eh bien, quelle drôle de mission ! Et pourquoi fais-tu cela petit trublion ?

- Mais pour que ces hommes et ces femmes puissent se rendent compte de l’incohérence de leurs pensées et de la futilité de leurs croyances. Grâce à moi, s’ils le comprennent, ils pourront trouver en eux les réponses, et passer du mode survie au mode vie. Ainsi, ils grandiront et progresseront pour eux-mêmes et leurs enfants. Et alors ils verront que pour l’humanité tout entière, cela est bon !

- Oh oh ! Ceci est une bien noble cause pour un simple petit clown.

- Ne te fie pas aux apparences, vieil homme, c’est souvent ce qui paraît dérisoire qui produit l’essentiel… C’est bien dans le gland du chêne que se trouve l’arbre entier ! Et inversement, c’est bien dans l’arbre entier qu’il y a le gland qui l’a fait ! Je te le dis vieil homme et tâche de comprendre : c’est dans le mal a dit que se trouve la justesse de la vie !! Mais de toute façon, ne t’inquiète pas, dans une dizaine d’entre eux je rentrerai, juste de quoi bien m’amuser ! Ah ah ah ah !!

Et le clown riant et dansant poursuivit, fier de lui, son chemin vers la ville.

Seulement quelques heures après son passage, le vieil homme entendit monter de la cité, des flots de lamentations qui se déversaient jusqu’à ses pieds. Les gens tombaient malades, certains en mouraient ! La maladie déclenchée par le clown provoquait une hécatombe. D’une dizaine de malades prévus, il y en avait maintenant, une centaine et bientôt un millier, tous atteint très gravement ! Entendant les divers récits de gens terrifiés, le vieil homme repensa au clown et à ce qu’il lui avait affirmé :

- Raah ! maugréait-il. Quel sale petit menteur !

Il aurait bien aimé qu’il repasse par chez lui, pour lui dire dans les yeux, ce qu’il pensait de lui !

- Il faut que quelqu’un lui apprenne les bonnes manières !

Et comme pour répondre à sa demande, le vieil homme vit à nouveau sur le chemin, le clown dément, chantant et riant, s’éloignant de la ville. Cependant et c’était encore plus surprenant, il était accompagné. Un personnage bien étrange le précédait. C’était un homme, ou une femme ; le vieil homme ne savait pas quoi en penser. C’était vraiment la première fois qu’il voyait une créature ainsi faite. Il ou elle était très grand, et portait un long manteau pendant. Sa tête était couverte d’une immense capuche blanche lui cachant le visage. Le vieil homme regardait ces deux-là et de toute sa longue vie, il n’eut pas le souvenir d’avoir déjà vu un couple aussi mal assorti. La curiosité était à son comble, et c’est en ces termes que le vieil homme les interpella :

- Hey vous ! Hé ho ! Vous deux là bas, toi le clown qui rit et qui danse et toi aussi avec la capuche tombante ! Venez un instant je vous prie, venez me voir s’il vous plaît !!

Les deux se retournèrent et le clown reconnu le vieil homme. La créature semblait avoir entendu elle aussi, elle se tourna aussi vers le banc et suivit d’un pas nonchalant le clown riant et dansant.

- Dis donc sale petit menteur, commença le vieil homme en colère, tu m’as dit que tu ne contacterais qu’une dizaine de personnes, alors qu’en réalité, des milliers de gens maintenant sont en plein tourment ! Tu t’es bien moqué de moi ! Mais que pouvais-je donc espérer d’un clown comme toi ?

- Mais non, brave homme, tu te méprends drôlement sur mon compte ! Je n’ai embêté que dix personnes, dont deux seulement ont appris la leçon qui leur était destinée ! Cependant, voici l’amie, voici la responsable des milliers d’autres malades ; je te présente…

- Madame La Peur ! dit la créature, coupant son acolyte, d’une forte voix gutturale.

Elle ne voulait pas souffrir que quelqu’un d’autre prononce son nom. Et elle ajouta :

- C’est moi, La Peur, qui suis venue et qui ai distillé l’émotion la plus puissante et la plus destructrice de tout l’univers. C’est moi qui leur fais perdre la tête et fais apparaître comme par magie, des symptômes chez des gens qui n’en avaient même pas besoin. Leur focalisation sur la maladie est telle, qu’ils succombent tous, jusqu’aux plus sains ! La peur de la chose entraîne la chose : je leur sers sur un plateau ce qu’ils ne veulent pas, parce qu’en réalité, ils ne pensent qu’à ça ! Vous voyez, vieil homme, c’est moi qui détiens le véritable pouvoir ! L’humanité est décidément bien prévisible, cela fait des siècles que sur tous les pans de leur vie, ainsi je les poursuis, et ils n’ont toujours rien compris !

À ces mots, La Peur se détourna du vieil homme, suivie du clown hilare qui dansait autour d’elle comme un fou autour d’une idole. Le vieil homme eut bien pitié des pauvres hommes encore à la merci de ces deux-là et de tout ce qu’ils ne pouvaient pas comprendre. La Peur avait raison, tant que les humains croiraient en elle, surtout pour de telles mauvaises raisons, elle sera la plus puissante !

- Encore trop jeune cette humanité, se dit-il pour lui-même.

Et, s’adressant aux deux êtres terribles qui lui tournaient le dos maintenant, il cria de toute ses forces :

- Donnez aux humains encore quelques années et vous verrez, vous ne serrez que des reliques ! Et les rôles seront inversés. C’est bel et bien l’humanité qui rira un jour de vos interventions ! De maléfiques, elles ne seront plus que pathétiques…

- du moins, je le souhaite de tout mon cœur de vieil homme… dit-il en chuchotant, comme pour lui-même.

 

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