Domaine de vie : soi même et sa famille

Source : Pinterest – photo prise sur un article – Article du Thrillist

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En ces fêtes de fin d’années, explorer en adv les rapports entre soi et sa famille, quoi de plus naturel ! Pour autant, les histoires qui vont suivre pourraient se vivre en n’importe quelle saison, car les relations que nous entretenons avec nos proches en particulier peuvent être comparées au jeu d’acteurs d’une pièce de théâtre par exemple, chacun y interprétant un rôle, le décor n’étant que l’occasion de mettre en scène certains aspects de ces relations, en braquant le projecteur sur des sentiments venant parfois de très loin. Il est utile de préciser qu’un repas de famille par exemple, est comme un bon vin : il nous fait devenir plus que ce que nous sommes déjà, en bien et en moins bien aussi. C’est ainsi que, face à un malheureux dérapage, nous pouvons toujours arguez : « mais il n’était dans son état normal, c’était lors d’un repas de famille ! » Cela fait le même effet que l’explication suivante : « mais il n’était pas dans son état normal, c’était après son cinquième verre ! »

Cependant, plus que partout ailleurs, nous avons l’impression qu’en famille nous pouvons être qui nous sommes vraiment ; or c’est une illusion. Car en règle générale, les inimitiés, les agacements, pour ne pas dire, la haine que nous ressentons parfois vis-à-vis de nos proches, n’est ni plus ni moins que de l’amour qui se dit mal, qui se vit mal, et qui finit inexorablement par faire très mal.

Voici donc deux histoires, deux « drames » familiaux, à plus ou moins grande intensité, qui s’expliquent et se règlent facilement en théorie, puisque causes et solutions sont personnelles et intérieures. En pratique cependant, elles demandent de partir à la recherche de ce qui a vraiment écrit le script.

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 Une histoire d’insuccès

- Mais ce n’est pas vrai, Lucie, tu ne vas pas me faire la morale non ? Tu n’es pas maman que je sache ! Lâche-moi un peu !

– Oh là là ! Si je ne peux même plus discuter avec toi maintenant ! Eh bien, tu sais quoi ? Fais ce que tu veux ! Mais, je te dis moi : tu vas au casse-pipe, encore une fois ! Mais comme d’habitude, tu ne vas en faire qu’à ta tête alors ! Je te préviens Étienne, ne compte pas sur moi pour ramasser les morceaux cette fois, je ne serai plus là pour toi !

Lucie a trente-trois ans et trois ans de plus qu’Étienne. Ce dernier a des projets plein la tête, mais a du mal à les concrétiser, et s’il y arrive, cela tourne toujours au désastre au bout d’un certain temps. Au bord du gouffre, il se tourne systématiquement vers sa sœur qui à ses yeux, a une bonne situation. Ce qu’il ne comprend pas, c’est pourquoi il échoue toujours dans ces projets. Cela lui est d’autant plus mystérieux que depuis toujours, on dit de lui qu’il est très intelligent. Il a brillamment réussi ses études, et pourtant, force est de constater que depuis qu’il a terminé son cursus scolaire, rien ne va plus. Mais Étienne est un battant : il ne s’avoue jamais vaincu. Il tente de nouvelles expériences : « ne jamais faire les mêmes choses, toujours essayer des nouveautés et ainsi toujours se mettre en danger, personnellement en danger », telle pourrait être sa devise. Alors que Lucie, elle, semble gérer sa carrière de manière totalement opposée. À force de travail assidu, elle est devenue experte dans son domaine, et parce qu’elle a acquis des compétences précieuses, elle est choyée par son entreprise qui fait tout pour la garder. En fait, si elle n’a pas eu la réussite scolaire de son frère, elle a des compétences d’organisatrice et une intuition qu’il n’aura sans doute jamais. Enfin, c’est ce qu’il semble…

En ce jour de Noël, avant même de commencer le repas, frère et sœur se heurtent dans la cuisine, alors que leur père, sa nouvelle compagne et leur grand-mère maternelle, Huguette, sont dans le salon. Or, cette dernière n’est pas dupe, elle comprend que quelque chose ne va pas entre ses petits enfants, et elle pressant d’où vient le malaise. Elle sait pourquoi sa fille unique, leur mère, est décédée il y a bien des années maintenant, si brutalement, laissant son mari et les deux petits dans une détresse qui faisait peine à voir. Elle connait aussi les raisons qui font que Lucie est si prévoyante, alors qu’Étienne vit constamment dans l’instant. Une façon de survivre, non pas à la disparition de leur mère, mais bel et bien à cause d’une histoire familiale qu’elle seule connait. Et aujourd’hui, Huguette est décidée : elle va leur révéler leur vérité, issue d’une histoire ancienne qui tient toute leur vie.

Une fois à table, la tension redescend au fur et à mesure que les verres de bons vins se vident. Vers la fin du repas, Huguette prend alors la parole :

– Étienne, veux-tu connaitre la raison principale pour laquelle, tu ne sembles pas réussir, comme on se représente généralement la réussite en tout cas, ce que tu entreprends ?

– Euhhh… Ben, oui mamie, pourquoi pas ! dit-il surprit par cette incongrue et soudaine proposition.

– Eh bien voilà. Cela vient d’une vieille histoire familiale : le père de mon père, Léon, était comme toi, il était très doué, certains disaient même qu’il avait une intelligence supérieure. Jeune, il fut brillant dans tous les domaines, il sortit de l’école avec un grand nombre de diplômes, ce qui à l’époque était rare. Il se maria avec une première jeune femme, très riche. Il intégra la florissante entreprise de son beau-père : il s’agissait d’une usine de montage des tout premiers véhicules à moteur. Dès la première année, il fit office de bras droit du grand patron : tout lui réussissait, absolument tout ce qu’il entreprenait, et d’un coup d’un seul, il perdit tout ! Cela commença brutalement, quand il comprit que sa femme le trompait. Très vite et de façon presque incompréhensible, il perdit l’estime de son beau-père, il fut rétrogradé de son poste, puis renvoyé de l’entreprise. Il fut jeté hors de la maison qui appartenait à sa femme, on l’empêcha de revoir sa fille, issue de cette courte union. Pour l’éloigner définitivement, il lui fut même dit que la petite n’était pas de lui… Il en fut totalement effondré. Cette histoire l’avait atteint très sérieusement, et depuis, il n’eut plus aucune envie de repartir dans un métier de prestige, digne de ses talents. Il vivotait en tant que manœuvre, principalement. C’est ainsi qu’il rencontra Hortense, ma grand-mère. Il se marièrent et eurent deux enfants donc, votre arrière-grand-père René et votre arrière-grand-oncle Tristan. Léon a toujours dit à ses enfants, qu’être intelligent n’était pas important, et que réussir à l’école ne suffisait pas. De ce fait, mon père René a toujours pensé que l’intelligence de son père avait été sa malédiction. Par extension, il pensait que l’intelligence tout court ne menait qu’au malheur personnel. Pourquoi avait-il fait ce raccourci ? Je ne sais pas, ils avaient dû en parler ensemble sans doute. Mon frère et moi avons été élevés dans cette croyance, même si elle n’est pas devenue une vérité, ni pour l’un ni pour l’autre. Cependant, il me semble Étienne, que tu vis une facette de cette « malédiction » entre guillemets, issue de cette façon d’interpréter les choses, qui pèse sur notre famille depuis ce temps-là.

Étienne était comme subjugué par cette histoire, les yeux embués par l’émotion incontrôlable qui l’envahissait malgré lui, il demanda à sa grand-mère :

– Mais pourquoi ne nous as-tu jamais dit ça avant ?

– Mais parce que personne ne m’a jamais rien demandé ! Mais là, tant pis, même si je dois passer pour une radoteuse, il me semble quand même que je dois parler !

– Mamie, c’est incroyable ce que tu dis. Même si rationnellement, je ne crois pas une seconde que l’on puisse revivre ce que nos ancêtres ont vécu, je dois avouer que j’ai eu des frissons à l’évocation de la vie de cet homme. J’ai l’impression que tu parles de moi, j’ai l’impression que je porte cette histoire-là en moi, j’ai l’impression que j’ai vécu tout ça ! C’est dingue, mais c’est tout à fait vrai : au fond, tout au fond de moi, je pense que je n’ai pas le droit de réussir, que la réussite va me faire tout perdre, que seuls les échecs me permettent de rester comme je suis, dans un monde que je connais qui ne me rejettera jamais. Quand je pense que j’en voulais à Lucie de sa belle réussite tout en me disant que je n’en voudrais pour rien au monde ! Inconsciemment, j’aurai aimé l’entrainer dans mes débâcles, car elles seules me permettent de me sentir en vie, de sentir la chaleur d’un foyer uni. C’est fou ! Je comprends tout !

– Et toi Lucie, comprends-tu le rôle que tu joues dans cette histoire ?

– Hum… il me semble clair que je joue à celle qui accueille, qui relève l’esprit brillant de la famille de sa faillite personnelle, non ?

– Oui, tu représentes le second foyer, celui qui stabilise et met en sécurité. Au passage, cela ne m’étonnerait pas que cette histoire vous empêche de vous mettre en ménage tous les deux ! Mais, c’est une autre histoire ça ! Pour en revenir à ce que nous évoquions à l’instant, il est évident qu’en loyauté, vous faites exister la croyance familiale qu’il est bien de tout perdre pour retrouver une famille. C’est comme si vous disiez à Léon : « Tu vois comme tu avais raison de penser ce que tu pensais ! Nous ne faisons pas mieux que toi, parce que nous sommes tes dignes représentants maintenant ! »

– Mamie, dit Lucie soucieuse. Étienne semble être en loyauté avec René donc, mais moi alors, je ressemble à Hortense ?

– Non, il ne faut pas voir les choses ainsi. Les rôles auraient très bien pu être inversés vois-tu. Je pense que tu as pris un aspect de la croyance du grand-père Léon lui-même. Comme l’a dit ton frère exprimant son ressenti, tu représentes le foyer qui reste toujours, qui est toujours là lorsque tout va mal, tu es cette seconde famille que Léon a construite avec Hortense et qui lui a donné la sécurité.

– Bon, si je comprends bien, c’est de ma faute si Étienne est incapable de réussir quelque chose alors ?

– Tout d’abord, il faut comprendre que, malgré ce que nous en pensons, ton frère réussit très bien, en tout cas, il est en parfait accord avec des réflexions qui ne lui appartiennent pas, mais qui le font survivre, même s’il en est malheureux ! Ensuite, pour répondre plus directement à ta remarque un petit peu acide, il faut aussi comprendre qu’il n’y a pas de notion de faute dans tout ça ! Tu n’es pas plus coupable que ton frère est victime. Si vous m’avez bien suivi, vous comprenez que vous répondez juste à des croyances qui viennent de loin ! Maintenant que vous le savez par contre, ce serait peut-être bien dommage de ne pas transformer tout ça, en prenant ce qui vous convient et en transmutant ce qui ne vous convient pas par exemple ! Si vous acceptez ce point de vue, vous avez tous les deux un travail personnel à effectuer ; sans doute celui de lâcher la loyauté familiale qui vous attache à Léon, pour enfin révéler les personnes merveilleuses, uniques et géniales que vous êtes. Il faut comprendre que vous vivez par procuration en quelque sorte, vous vivez pour incarner une pensée, cette pensée est limitante, alors, à vous d’en faire une force. Je le répète, c’est votre travail personnel !

Inutile de préciser dans quel état d’esprit se déroula le reste de la soirée. Frère et sœur se regardaient déjà de façon tout à fait différente. Ils comprenaient maintenant que ce qu’ils n’arrivaient pas à expliquer -leur manque de décontraction lorsqu’ils étaient l’un face à l’autre-, venait de cette injonction inconnue d’eux jusque-là. Mais maintenant, tout leur paraissait évident ! Ils savaient ce qui était à l’origine de ce qu’ils vivaient et de ce qu’ils ressentaient lorsqu’ils se voyaient.

À n’en pas douter, la connaissance d’une telle histoire familiale est libératrice lorsqu’elle est acceptée et intégrée.

 

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Un amour qui se dit mal

- Va-t’en de cette maison ! Voilà ce que m’a dit mon père lorsque je lui ai appris que j’étais gay ! C’est un gros C… ! Il a toujours été comme ça, intolérant, colérique, allant toujours trop loin et incapable de revenir en arrière ! Une vraie plaie, ce type ! Je ne suis pas mécontent de ne plus avoir affaire à lui. En ce qui me concerne, mon père est mort !

Voilà comment Fabrice, fils adoré les premières années de sa vie, puis comparé à un frère de dix ans plus jeune et plus brillant en tout, parle maintenant de son père. Sa mère ?

- Inexistante, effacée jusqu’à en devenir presque invisible, en famille comme dans son couple. Ma mère a toujours été soumise à mon père qu’elle adule, aucune remise en cause de ce que dit l’homme de la famille, qui a forcément raison, quel que soit le sujet abordé. Je la vois encore, mais en coup de vent. Elle ne s’intéresse ni à moi ni à ma vie, je ne m’intéresse ni à elle ni à sa vie ! Un juste retour des choses après tout !

Ce n’est pas évident, les rapports de famille. L’on pense que la génération d’avant doit « être » mieux que la génération d’après et que la génération d’après doit « faire » mieux que la génération d’avant, l’on pense que les vieux sont forcément plus sages que les jeunes, l’on pense que l’entraide doit d’abord se faire dans un sens, des parents aux jeunes enfants, puis dans l’autre sens, des vieux enfants aux très vieux parents, l’on croit des tas et des tas de choses concernant ce qu’il faut, ce que l’on doit, ce qu’il vaut mieux, ce qu’il est logique de penser et de faire, mais on oublie que « on » est un C…

Oui, parce que « on » édicte des règles, des lois morales, alors que les relations avec son père et sa mère -et avec tous les êtres vivants en fait-, sont au-delà du bien et du mal. Si nous sommes d’accord avec l’idée que ceux que nous côtoyons représentent ce que nous sommes, imaginez à quel point cette pensée est vraie à l’intérieur d’une famille. Tout y est inter relié, à très haut degré. Si pour les enfants, les parents représentent leurs créateurs, les enfants, eux, représentent la créativité des parents. Un point de vue qui mérite quelque temps de réflexions ! Non ?! Dans notre exemple, le père a à vivre un changement de paradigme s’il veut répondre à l’invitation de sa créativité ; son fils homosexuel. Le fils, quant à lui, pense agir entièrement en dehors du joug paternel et de la bonne morale, alors qu’il est peut-être, entièrement englobé, englué même dans un fatras de croyances, de codes imbuvables qui le font tout juste survivre à ce qu’il rencontre. Ces créateurs l’ont voulu ainsi, sans qu’émotionnellement ils puissent accepter ce qui est, sans que les sentiments soient en accord avec ce que le cerveau-ordinateur a fait apparaitre sur l’écran de leur vérité. Les uns et les autres sont pris dans un tourbillon qu’ils ne comprendront pas, tant qu’ils penseront que tout est entièrement de la faute à l’autre. Oui, parce que ce qui n’est pas encore dit dans l’exemple de Fabrice et de son père Frédéric, c’est le point de vue de ce dernier, qui évidemment a sa propre logique, répond à ses propres croyances :

- Fabrice ? Pour moi, ce n’est pas un homme ! Je ne supporte pas ce qu’il est devenu ! Mais c’est la faute à sa mère aussi, elle l’a trop chouchouté et l’a transformé en femmelette ! Je l’ai lu quelque part, quasiment à chaque fois, c’est de la faute aux mères ça ! Ahhhh, s’il revient me voir ? Eh bien, il le sait : je ne l’écouterai que s’il me dit qu’il va se caser avec une gentille petite femme et fonder une famille. Là, je le reverrai avec plaisir, je suis prêt à lui pardonner et à tout oublier, parce que je l’aime dans le fond, ça reste mon fils aîné quand même et la famille, c’est sacré ! Mais quand je le revois là, face à moi, en train de me dire qu’il aime les garçons et que c’est comme ça, qu’il ne changera pas, et qu’il faut que je l’accepte comme il est, alors là, je sors de mes gonds, je vois rouge, j’ai envie de le frapper !

Dans le fond, cet homme souffre aussi, il ne comprend pas comment son fils, comment sa création peut-elle être si différente de lui et lui échappe à ce point ? Engagé dans des croyances qui le dépassent et qui lui imposent sa colère et son dépit, il semble vouloir reproduire coûte que coûte, comme une obligation incontournable, ce qui a marché dans le clan jusque-là ; il ne peut pas faire autrement. Dans cette famille, comme dans beaucoup évidemment puisque le conflit est archaïque, une croyance coule depuis la nuit des temps, et elle pourrait à peu près se définir ainsi : « pour survivre, perdurer et sauver son espèce, celle de sa famille et la sienne, il faut que les hommes fassent des enfants aux femmes du clan. » Le père lui, est coincé en quelque sorte dans cette simple affirmation venue du début de l’humanité. On comprend aisément les exigences d’existences des premiers hommes dans la forêt hostile ; ces créatures avaient tout l’air d’être faites pour servir de repas aux bêtes féroces ! Pas de carapaces, pas d’aiguilles, pas de crocs, pas de griffes, pas de vélocité comparable aux grands prédateurs, juste de la bonne chair fraiche facilement disponible ! Vive le cerveau des premiers humains capables de lui trouver les moyens de perdurer dans de telles conditions ! Cependant, dans cette famille, une histoire vient contredire cette loi de survie. Et c’est l’oncle Paul, qui un jour eut l’occasion de la raconter, cette histoire familiale avec un grand h. Pourtant, lorsqu’il en a parlé, cela eut l’effet d’une simple narration anecdotique, car évidemment ni le fils porteur de cette mémoire familiale ni le père porteur de la mémoire inverse n’étaient présents. Cela se passa lors d’un simple apéritif donné à une fête des voisins, juste après que Mélanie, la jeune occupant l’appartement du bas, n’avoue à tous que son petit copain venait de la quitter pour se mettre en couple avec un garçon. Après des exclamations d’indignations et des messages de soutien adressés à la jeune femme, Paul prit la parole :

- Cela me rappelle une histoire qui est arrivée à mon arrière-arrière grand-père, il s’appelait Antoine, je crois. Vous savez qu’à l’époque, ce n’était pas commode pour les homos, et encore moins pour les hommes battus ! En tout cas, dans le village dans lequel il habitait, c’était inconcevable. En plus, tout le monde se connaissait et tout le monde savait tout sur les autres. Il n’y avait pas de télévisions, ni de cinémas, mais les gens ne s’ennuyaient jamais, vous savez, les commères, les mauvaises langues et tout et tout ! Alors Antoine, si tout le monde savait qu’il se faisait battre de temps en temps par Florence sa femme, personne ne savait qu’il aimait plutôt les hommes que les femmes… Enfin, ce n’est pas tout à fait l’histoire. Je vais être plus précis : donc, il se faisait rosser régulièrement, et un jour, plus de bonhomme ! Pfuit ! Disparu, comme ça d’un coup. Tout le monde pensait que la Florence avait fini par le tuer. Mais comme tout le monde avait plus ou moins peur d’elle, alors, personne ne broncha. Pourtant, elle pleura la Florence, elle regretta haut et fort son Antoine, mais cela n’entraina pas de questions, pas de recherches, rien… Il a fallu attendre six ans pour qu’Antoine se manifeste à nouveau. En effet, il réapparut un jour, avec un homme. Il alla à la ferme où il fit assoir sa femme et ses deux fils. Ce ne fut pas sans heurts, cris et grincements de dents, mais il arriva à raconter son histoire. Il commença par avouer à ses fils que leur mère le frappait et qu’il ne pouvait plus supporter les coups qu’il recevait !

– C’est la peur de mourir qui m’a donné le courage de partir, de tout laisser derrière moi et même vous mes fils chéris. C’est dans le train pour aller en ville que j’ai rencontré Boris. Il est russe, et lui aussi a fui son village et son pays pour pouvoir vivre sa vie. Je ne peux pas vous dire ce qu’il s’est passé en moi, mais dès que je l’ai vu, que je lui ai parlé, que nous avons fait le voyage côte à côte, je me suis senti enfin en sécurité ! J’ai soufflé, je me sentais bien, je me suis mis à avoir des projets et nous avons trouvé du travail tous les deux, pour survivre. Et lorsque les gens se rendent compte de la façon dont nous vivons, nous partons. Le monde est à notre portée, le monde entier est à nous ! Ne vous inquiétez pas, je repars. Je voulais juste vous revoir une dernière fois, vous dire que votre père va bien, même si vous ne me comprenez pas, si vous me jugez mal, si vous pensez que vous n’avez plus de père dès cet instant, je m’en fiche. Ces considérations vous appartiennent. Je ne revivrais plus jamais l’enfer que j’ai vécu ici. Ma décision m’a fait survivre, avec Boris, je vis enfin ! Adieu mes fils, et bonne vie à vous.

Il partit très vite sous les cris, les sifflets et les injures de Florence et de leurs enfants, jeunes adolescents à l’époque.

Et il ne revint jamais !

Imaginez ce que l’intégration de ces données primordiales pourrait apporter à Frédéric et Fabrice. Pensez au lâcher-prise, et aux prises de conscience que ce roman familial aurait pu amener à ce père et à ce fils ? Comme le récit précédent, ces gens vivent tous la vie d’autres, en loyauté, parce que ces histoires, sous forme de croyances familiales les constituent, elles ont même présidés à leurs soi-disant choix de vie. Tous deux sont visiblement coincés dans un monde, que l’on pourrait qualifier sans trop se tromper, de parallèle. Il ne faut pas oublier que Florence tape son mari pour survivre à quelque chose qu’elle a en elle et qui la dépasse, Antoine se fait taper dessus tant qu’il doit fonder une famille, parce que telle est sa croyance inconsciente profonde. Puis, une fois cela accomplit, il part ce qui lui permet de vivre avec un sentiment de liberté qu’il n’avait pas tant qu’il était avec sa famille, et l’homosexualité qu’il présente comme sa délivrance, répond à une injonction inconsciente qui lui sauve la vie. Frédéric, le père est rigoureux, ne supporte pas le choix de Fabrice, parce qu’il ne sait pas qu’il est lui-même enfermé dans un carcan de croyances archaïques sans être obsolètes pour autant, elles sont juste venues d’un autre temps, mais elles sont tout de même d’une actualité brulante, car il n’est pas encore passé du stade survie au stade vie. Un travail sur soi s’impose donc, à tous les membres de cette famille, qui ne réagissent pas les uns contre les autres, mais qui réagissent tous à des croyances personnelles qui forment leur réalité alors que ce n’est qu’une partie de la réalité. Chacun aime l’autre, mais au travers de ses pensées sur ce que doivent être les relations des uns envers les autres. C’est pour cela qu’en famille plus que partout ailleurs, les personnes qui se déchirent sont des personnes qui ne savent pas se dire à quel point elles s’aiment dans le fond, et à quel point, elles veulent se sauver la vie.

Il suffit juste de travailler sur soi afin de comprendre ce qui nous fait prendre des décisions, de se libérer de ce qui nous entrave pour avoir un petit aperçu de ce qu’est le libre arbitre.

NB : Ces histoires, entièrement inventées, ne sont que des exemples. Ne pas les prendre pour des explications révélées exactes et uniques des faits relatés au début de chacune d’elle. Elles sont des propositions de réflexions sur ce que peut apporter le travail sur le roman familial, travail sur soi qui peut nous faire changer d’histoire personnelle. Merci de tenir compte de cet avertissement.